13

— Tu as raison, Bak. Les chiens auraient réagi à une présence étrangère. Quelqu’un, dans le groupe d’Amonked, se sent acculé.

Neboua frotta son menton bleui : il n’avait pu se raser le soir précédent. La séance d’entraînement avait pris le pas sur la toilette. Bak regardait sombrement la longue file d’ânes qui reprenait la route du sud, la peur de la nuit oubliée.

— Pourquoi faut-il qu’Amon soit aussi capricieux ? Grâce à lui, j’ai levé mon bouclier au bon moment. Mais pourquoi a-t-il permis ensuite que l’âne soit touché, semant la panique dans tout le troupeau afin que l’intrus puisse s’enfuir ?

Neboua bâilla à s’en décocher la mâchoire et observa les nomades debout sur la crête d’une longue dune dorée. Les six hommes s’étaient rapprochés à l’aube et s’offraient à leur vue dans la claire lumière du matin.

— Aucun signe d’Hor-pen-Dechret. Mais je m’inquiète que ces sauvages se soient aventurés si près. Où en ont-ils trouvé le courage ?

Bak s’inquiétait tout autant. Il avait envie d’aller vers eux, d’exiger des réponses. Impossible, il le savait, car dès l’instant où il marcherait dans leur direction, ils disparaîtraient.

— Nous avons un besoin urgent d’informations, Neboua. Je répugne à quitter la caravane aujourd’hui, mais il le faut. En fin d’après-midi, quand la fraîcheur me permettra de couvrir cette distance rapidement, je partirai pour le village de Rona. Il sera certainement renseigné sur les intentions des nomades. Et, qui sait ? Je pourrais même le convaincre d’influencer son peuple en notre faveur.

— Tu n’iras pas seul, déclara Neboua d’un ton sans réplique.

— Je prends Pachenouro. Inutile de continuer à le faire passer pour un ânier, cela ne nous a avancés à rien, hormis à conquérir l’amitié de Paouah. Par ailleurs, il faut nous munir d’un cadeau précieux pour le vieux chef, mais qui ne risque pas d’attirer la convoitise des pillards.

— Ah oui ? Et quoi donc ? Nous n’avons rien apporté de Bouhen, à part nos armes.

— Peut-être Amonked pourra-t-il vivre sans un des nombreux bibelots qu’il a fait venir de Ouaset.

— Et pourquoi pas Nefret ? Je parie qu’il se féliciterait d’en être débarrassé.

 

— Deux hommes seuls dans ce désert aride, où rôdent Amon seul sait quels prédateurs humains… L’idée même me consterne, dit Amonked d’un air grave.

— Si quelqu’un a vent de ce que complote Hor-pen-Dechret, c’est bien Rona, insista Bak.

— Ce misérable n’enfouit-il pas ses plans dans le secret de son cœur, pour que nul ne connaisse ses intentions ?

— Il le voudrait sans doute, mais le secret est impossible. En temps normal, les nouvelles voyagent plus vite le long du fleuve que la poussière par grand vent. C’est doublement vrai à présent, quand la vie des gens dépend de l’endroit où il se trouve et de ses projets.

Amonked posa la main sur la crinière en brosse de l’ânesse blanche près de laquelle ils cheminaient. Elle portait deux jarres d’eau et un grand panier contenant, sur un lit de paille, les deux ânons qu’elle avait eus pendant la nuit. À l’aube, Paouah avait découvert les minuscules nouveau-nés et avait obtenu d’Amonked le droit de s’occuper d’eux jusqu’à ce qu’ils soient assez vigoureux pour marcher près de leur mère.

Bak avait trouvé Amonked, l’enfant et les ânes loin derrière le groupe – et la plaintive Nefret. Horhotep restait à côté de sa chaise à porteurs, lui assurant, très probablement, qu’elle n’avait aucune raison de se tourmenter. Après que Bak se fut extasié comme il convenait devant les ânons, Paouah se remit à interroger Pachenouro sur les soins à prodiguer à ses protégés.

— Ne peux-tu attendre le matin ? demanda Amonked. Sechou dit qu’en maintenant une bonne allure aujourd’hui, nous camperons ce soir à faible distance du fleuve. Votre route serait beaucoup plus courte, et plus sûre.

— Lorsque nous partirons, nous serons à moins d’une heure de marche du prochain poste de surveillance et du fleuve.

Bak scruta l’étendue de sable, à l’ouest, qui semblait d’or cuivré sous les rayons du soleil, d’argent terni sous les longues ombres du matin.

— Sechou connaît plusieurs passages où les dunes sont hautes, reprit-il. Grâce à la diversion préparée par Neboua, nous devrions pouvoir quitter la caravane sans être remarqués.

— Tu es déterminé, je vois.

— Oui, inspecteur.

Amonked poussa un long soupir de lassitude.

— Fort bien, puisqu’il le faut. Que pourrions-nous offrir au vieux chef, à ton avis ? demanda-t-il en époussetant une trace de sable sur son pagne.

— Quelque chose qui n’attirera pas l’attention si nous sommes repérés par des hommes du désert ; il faut que, de loin, tout paraisse normal et naturel. Mais il faudrait aussi une chose qu’un vieillard fier et sans doute obstiné pourra contempler avec satisfaction, et qui impressionnera ceux qui voient en lui un meneur et un guide.

Amonked jeta un coup d’œil dubitatif sur l’ânesse, comme s’il se demandait si elle et ses petits pourraient convenir, puis son regard tomba sur Paouah et il secoua la tête. Il gravit une pente douce, sur le côté, afin d’avoir une plus large perspective sur le train d’ânes, dont beaucoup transportaient ses effets et ceux de ses compagnons de Ouaset.

Bak, qui l’avait suivi, observa la caravane avec l’œil du soldat. Elle aurait éveillé la réprobation de n’importe quel général, mais, vu le peu de ressources dont ils disposaient au départ, il en fut satisfait. Neboua avait déployé les archers tout le long de la colonne, près des animaux. Les gardes, moins entraînés et donc moins indispensables, étaient répartis en seconde ligne. Grâce à des efforts sans borne jusque tard dans la nuit, Minkheper et ses assistants avaient non seulement fabriqué au moins une arme de poing pour chaque garde, mais suffisamment de lances pour équiper les âniers, en en ayant encore quelques-unes de reste. Une seule tente subsistait, conservée pour Nefret, et le pavillon serait le prochain à disparaître. Dire que la jeune femme était contrariée était en deçà de la vérité. C’est pourquoi Amonked la fuyait.

Bak était frappé par l’ironie du sort. Une attaque des pillards convaincrait l’inspecteur que l’armée devait rester dans le Ventre de Pierres. Cependant, s’ils étaient assaillis par une véritable horde, l’homme et sa mission connaîtraient une fin brutale, malgré les efforts de Neboua.

— Ceci le satisfera à coup sûr, dit Amonked, qui ôta un anneau de son majeur gauche pour le tendre à Bak. Ma cousine me l’a offert lors de son accession au trône. J’y tiens beaucoup, mais moins qu’à ma vie et à celles de tous ceux qui voyagent dans cette caravane.

Le large anneau d’or massif était lourd dans la paume de Bak. Son chaton en forme de scarabée pouvait servir de sceau. Un objet d’une valeur considérable.

— Es-tu bien sûr de vouloir t’en séparer, inspecteur ?

— Oui. Qu’il sache lire ou non, le chef reconnaîtra le symbole de protection qui entoure le nom royal et sera dûment impressionné.

Bak regarda l’inscription de plus près : « Maakarê Hatchepsout », après quoi venaient les symboles de la vie, de la santé et de la prospérité. La beauté du scarabée, l’art avec lequel il était ciselé rendaient cette bague digne des personnages les plus illustres. Il était sidéré. La reine verrait d’un mauvais œil que son cousin ait donné ce somptueux présent au vieux chef d’un pauvre village de la frontière.

Se pouvait-il qu’il se trompe au sujet d’Amonked ? Cet homme au physique anodin, que tous croyaient l’instrument de sa puissante cousine, se révélait d’une intelligence et d’une pénétration inattendues. Il s’était préparé avec minutie en vue de sa tâche à Ouaouat, en compulsant de nombreux documents. Il ne sautait jamais aux conclusions lorsqu’il inspectait les forteresses. Certes, il était impressionné par les richesses que recelaient les entrepôts, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’il méprisait ceux qui les gardaient en lieu sûr. Sans formuler ni critique ni louange, il semblait mesurer les limites d’Horhotep et approuver les efforts de Neboua pour que tous soient prêts en cas d’attaque. Et maintenant, il se séparait de cet anneau…

L’inspecteur était peut-être simplement un homme de valeur, que Bak apprendrait à apprécier, voire à respecter. Pour la première fois, il se surprit à espérer qu’Amonked fût innocent du meurtre pour une raison autre que sa parenté avec Hatchepsout.

 

Bak leva les yeux vers Nefret, assise sur un épais coussin dans la chaise à porteurs, son visage et son corps voluptueux abrités par un dais. Faute de pouvoir se baigner, elle avait mis un parfum aux effluves trop sucrés et entêtants.

— Je m’étonne de te trouver seule, dame Nefret. Ton admirateur le plus fervent te néglige.

Il avait vu Thaneni marcher auprès d’Amonked. L’absence du scribe lui offrait une occasion idéale pour mieux sonder la vie intime de la jeune femme – et de l’inspecteur. Si elle était la clef du mystère, elle pouvait, en toute ingénuité, conduire au meurtrier.

— Horhotep ? pouffa-t-elle. Il craint d’avoir perdu la confiance d’Amonked et il espère que, par mon intermédiaire, il pourra rentrer dans ses bonnes grâces. Il ne se rend pas compte que j’ai moi aussi perdu sa faveur, ajouta-t-elle d’un air désabusé.

« Pauvre Thaneni ! songea Bak. Il pourrait aussi bien être invisible, en ce qui la concerne. »

— Amonked ne t’a-t-il pas répété qu’il est las de tes plaintes incessantes ? Pourquoi ne te résignes-tu pas à ce voyage, en t’en accommodant de ton mieux ?

Les porteurs échangèrent un regard surpris, peu habitués à entendre tant de franchise d’un autre qu’Amonked. Nefret lissa les plis de sa robe et répondit avec embarras :

— J’avais cru que ce voyage… Eh bien, que nous serions davantage ensemble. Depuis le jour où il m’a fait entrer dans sa maison, il… Il passe rarement du temps avec moi. Seulement la nuit. Et alors, nous ne parlons pas beaucoup.

— Je vois, répondit évasivement Bak, empruntant à l’inspecteur son expression favorite.

Les porteurs réprimèrent un fou rire.

Bak comprenait. Amonked avait entraîné cette jeune beauté dans un voyage épuisant sans vraiment la connaître. Depuis combien d’années vivait-elle chez lui ? Quatre ? Cinq ? Peut-être plus. C’était une chose de goûter les plaisirs des sens et de quitter la chambre à l’aurore, mais une tout autre de partager chaque heure du jour et de la nuit en plein désert, dans un confort médiocre, quand planait la menace d’une attaque.

— Ouaset me manque ! Comme il me tarde d’y retourner ! Dormir dans une maison, sans insectes ni reptiles à redouter. Me baigner chaque matin dans un bassin calme. Passer mes jours à l’ombre d’un sycomore, à respirer le doux parfum des fleurs. Être servie par des domestiques qui accourent pour exécuter le moindre de mes ordres. Papoter avec Sithathor, l’épouse d’Amonked, sa sœur et sa mère.

— Et pendant que tu savoures les plaisirs de l’existence, lui, que fait-il ? demanda Bak, la remerciant en silence de lui ouvrir la porte sur leur intimité.

— Quand il est là, tu veux dire ? Il fait ce que font généralement les nobles : il nage, joue à des jeux de société, reçoit des invités. Mais surtout, précisa-t-elle, le nez plissé, comme si une telle besogne était de mauvais goût, il s’occupe des comptes de la maison et gère son domaine, ainsi que celui de Sithathor. Elle m’a dit que, grâce à lui, les revenus de ses terres ont triplé depuis qu’elle l’a épousé.

Bak ne put cacher sa surprise. Peu d’hommes étaient capables d’une telle réussite. Il avait appris à ne pas se fier aux apparences, mais, influencé par l’aspect quelconque d’Amonked et les vieux souvenirs de Noferi, il avait cru avoir affaire à un personnage falot. Il s’était mépris.

— En tant qu’intendant d’Amon, il lui arrive sans doute de travailler au service du dieu.

Elle leva des yeux exaspérés vers le ciel.

— Il passe des heures dans les entrepôts à consulter des rapports, vérifier des quantités, exécuter d’innombrables corvées dont il pourrait se décharger sur des subalternes. Quand il rentre, il a sur lui une odeur de papyrus poussiéreux, et quelquefois d’oignon, de grenier ou d’enclos.

Bak avait pris la fonction d’intendant pour une sinécure et croyait ce titre de pure forme. Une erreur de plus, semblait-il.

— Puisqu’il est le favori de notre souveraine, elle doit souvent le convoquer à la maison royale.

— Plus tant que ça, répondit Nefret, pensive. Je ne sais pourquoi. Sans doute parce qu’il est très absorbé par toutes ses tâches.

— Qui consistent, entre autres, à offrir des distractions masculines aux nobles amis de la cour, telles les parties de chasse et de pêche dont tu me parlais la dernière fois.

— Et aussi des courses de char, des spectacles de lutte, des jeux d’adresse et de hasard, énuméra-t-elle en chassant une mouche. Des activités qui plaisent à tous les hommes, paraît-il. Ou, du moins, à la plupart.

Bak lui posa en vain d’autres questions à ce sujet. Elle ne connaissait rien à ces occupations viriles et ne s’y intéressait pas. Sa vie était centrée tout entière sur le foyer.

— J’ai l’impression que tu t’entends bien avec l’épouse d’Amonked.

— Sithathor est merveilleuse ! acquiesça Nefret avec un sourire radieux. Elle est gentille et douce, et n’éprouve pas de jalousie à mon égard comme certaines épouses envers les concubines. Mais son grand regret est que je n’aie pu donner à Amonked les enfants qu’il désire.

— N’est-elle pas stérile ?

— C’est pourquoi il m’a prise dans sa maison. Je les ai déçus tous les deux.

Elle contempla ses mains et se mordit la lèvre.

Le père de Bak, en médecin qu’il était, aurait suggéré que, les deux femmes étant sans enfants, la faute en incombait probablement à Amonked. Mais aucun homme n’aimait à se considérer comme imparfait ; mieux valait ne pas lancer cette idée.

— Sithathor n’est pas belle et jeune comme moi, reprit Nefret, mais elle possède un charme auquel nul ne peut résister. Elle est aussi d’excellente famille. Tu sais qu’elle est la sœur de Sennefer ?

La concubine s’interrompit le temps qu’il le confirme d’un signe de tête.

— Elle parle à notre souveraine et côtoie la noblesse. Elle donne des réceptions somptueuses. Elle…

La jeune fille s’interrompit et remarqua avec un petit rire :

— Tu as compris, je crois, que je l’adore.

Un bref coup d’œil vers le soleil apprit à Bak qu’il était temps de conclure cette conversation. Pachenouro l’attendait.

— Amonked a admis qu’il s’était disputé avec Baket-Amon à cause de toi.

Nefret baissa la tête et se remit à lisser sa robe sur sa cuisse.

— Sithathor était fâchée contre moi et lui, j’ai bien vu qu’il avait honte de s’être querellé. Baket-Amon avait un double visage : il était charmant et séduisant, mais il ne pouvait tolérer aucun refus. Il me voulait, seulement, je ne voulais pas de lui, affirma-t-elle en redressant le menton d’un air de défi. J’avais juré de mourir plutôt que de partir avec lui, et Amonked savait que je disais la vérité.

Bak ne croyait pas un instant qu’elle se serait suicidée. Elle s’aimait trop pour cela.

— Aurais-tu tué le prince plutôt que de partager sa couche ?

— Non. Moi seule.

 

— C’est derrière cette formation que vous devez passer, indiqua Sechou en leur montrant une colline noire au sommet plat et aux versants abrupts, à faible distance. La dune qui la prolonge descend jusqu’au fleuve. À moins d’être postés derrière, les bandits ne s’apercevront jamais de votre départ.

Les premiers ânes, ainsi que le groupe d’Amonked, longeaient déjà la base de la formation. Bak et Pachenouro, armés de longues lances et de boucliers, se trouvaient à une cinquantaine de pas derrière, quand un cri perça le silence. Tout le monde se retourna vers l’arrière de la caravane, où un ânier et un garde échangeaient des coups de poing en s’insultant vertement. Les hommes abandonnèrent leur position et coururent voir la rixe. Quelques ânes continuèrent à avancer, d’autres s’arrêtèrent net, ajoutant au désordre.

— Qu’Amon soit avec vous, murmura Sechou, puis il se hâta d’aller rétablir l’ordre.

Neboua passa rapidement à côté d’eux et leur adressa un clin d’œil discret.

Bak et Pachenouro, suivis par deux des chiens errants, un moucheté et un gris, s’éloignèrent de la caravane. Bientôt, celle-ci fut cachée par la colline et par la haute dune, apparemment sans fin, qui s’était formée contre sa pente.

 

La marche à travers le désert se déroula sans incident, ce qui permit aux deux compagnons d’atteindre le fleuve bien avant la nuit. Un cultivateur sarclant son champ de melons leur indiqua le hameau du chef Rona. La longue plaine alluviale était le lieu le plus fertile entre Bouhen et Semneh. Son sol noir et lourd était découpé par des champs et parsemé de palmeraies. Sur la partie de l’oasis que les crues atteignaient plus rarement, une large bande de terre irrégulière offrait assez de végétation naturelle pour servir de pâturage. La richesse et la population plus dense de cette région expliquaient en grande part l’influence du vieillard.

Tandis que Rê glissait vers l’horizon flamboyant, Bak et le Medjai traversèrent une série de champs où poussaient des légumes, des plantes fourragères et des céréales prêtes à moissonner. Puis ils gravirent une petite falaise qui menait au village de Rona : une vingtaine de maisons en pierres sèches et en briques crues, nichées parmi un groupe d’acacias épineux. Une épaisse couche de sable envahissait les collines environnantes. Pour empêcher le désert d’avancer sur les terres, on avait bâti un mur sinueux, bien petit et fragile comparé à l’énorme péril qui menaçait les habitations.

Les chiens du village flairèrent des intrus et commencèrent à aboyer, faisant sortir hommes, femmes et enfants de toutes les maisons. Ils restèrent silencieux, le visage fermé et le regard méfiant, à la vue des étrangers armés.

— Je suis le lieutenant Bak, chef de la police medjai de Bouhen. Je dois m’entretenir avec Rona, votre chef.

L’anneau d’Amonked pesait lourd à son cou, au bout d’une lanière de cuir. Une marque de respect, non une monnaie d’échange.

Un vieil homme voûté, marchant à l’aide d’un long bâton, s’avança en boitillant.

— Je suis celui que tu cherches.

Il s’arrêta devant un banc qui dominait les champs et s’assit avec une raideur trahissant des articulations usées. Il fit signe à Bak de s’asseoir à ses pieds. Celui-ci préférait rester debout, sachant que la hauteur lui conférait un avantage, mais la prudence imposait de satisfaire le vieil homme. Il s’assit en tailleur, sa lance et son bouclier près de lui, tandis que Pachenouro s’agenouillait un peu en arrière, après quoi il entama le rituel en s’enquérant de la santé de Rona. Suivant l’usage consacré, ils discutèrent de la crue passée, de la promesse de récoltes abondantes et de l’inondation qui submergerait bientôt les champs assoiffés. Les villageois partirent par petits groupes, pour réapparaître sur les toits où ils préparaient le repas du soir tout en les regardant et, s’ils étaient assez près, en les écoutant.

Les civilités étant terminées, Bak déclara :

— Je parle au nom du capitaine Neboua, qui lui-même parle au nom du commandant Thouti, de Bouhen.

L’expression du vieux se durcit.

— N’essaie pas de me tromper, jeune homme. Tu parles au nom d’Amonked, inspecteur des forteresses de Ouaouat, nouvellement arrivé du pays de Kemet.

— Non.

Bak pensa à l’anneau sur sa poitrine, qui faisait un mensonge de ce déni.

— Ou si, peut-être, mais pas parce que c’est mon choix. Si j’avais pu en décider, il n’aurait pas été plus loin que Ma’am, où le vice-roi l’aurait convaincu que sa mission n’avait aucun sens.

Rona scruta longuement l’homme assis devant lui.

— Je connais ton nom, lieutenant Bak. Depuis ton arrivée dans le Ventre de Pierres, tu as prouvé que tu es l’ami de mon peuple. Un homme d’honneur.

— Le commandant Ouaser m’a vanté ta grande sagesse et ton influence.

Le vieillard ignora le compliment, et l’allusion implicite qu’il avait le pouvoir de les aider, pour peu qu’il le désire.

— Parle-moi de cet Amonked. Comprendra-t-il que nous avons besoin de l’armée ? Ou retournera-t-il à votre capitale et à votre reine porteur d’un message de destruction ?

— Je l’ignore. Au début, je pensais qu’il lui dirait ce qu’elle souhaite entendre, sans se soucier des conséquences. Maintenant que je le connais un peu, je sais qu’il recommandera ce qu’il croit sincèrement être la meilleure solution.

Voyant l’espoir naître sur le vieux visage, il leva la main pour nuancer ses propos.

— La meilleure à ses yeux peut différer de l’idée que, toi et moi, nous en avons.

Lentement, le vieillard hocha la tête.

— J’apprécie ta franchise. Maintenant, qu’attends-tu de moi ?

Bak voulut caresser le chien moucheté, qui s’était avancé petit à petit pour s’asseoir près de lui, mais l’animal évita sa main.

— Tu sais qu’Hor-pen-Dechret est revenu.

— Un cauchemar devenu réalité.

Ses hommes épient la caravane. Nous croyons qu’il veut les riches objets qu’Amonked a apportés dans le Sud, ainsi que nos armes et nos nombreux ânes. Il ne s’intéresse pas encore aux terres et aux villages disséminés le long du fleuve.

— Cela viendra, dit Rona qui se pencha en avant, le poids de son corps soutenu par son bâton. Si l’armée quitte le Ventre de Pierres, il prendra ce qui lui plaît et dévastera le reste. Il détruira tout ce que nous avons bâti en son absence.

Bak refusa de se laisser entraîner une seconde fois sur ce chemin.

— Hor-pen-Dechret s’est montré, il y a deux jours, et a laissé derrière lui six hommes pour nous surveiller. Nous sommes certains qu’il projette d’attaquer, mais nous ne savons pas quand, où, ni combien de guerriers il lancera contre nous.

— Tu es un militaire, lieutenant, de même que le capitaine Neboua. Pourquoi n’avez-vous pas envoyé d’espions ?

Bak avait très envie de se lever et de dominer le vieux de toute sa taille. Au lieu de cela, il expliqua posément :

— Nous avons vu des hommes partir dans le désert pour ne jamais revenir, et nous ne voulons pas perdre les quelques soldats expérimentés sur lesquels nous pouvons compter. De plus, ajouta-t-il avec un sourire désarmant, le commandant Ouaser nous a assuré qu’il ne se passe rien entre Iken et Askout sans que tu le saches.

— On dit que tu as commencé à entraîner des hommes qui, lorsqu’ils sont partis de Kor, ne connaissaient rien au combat.

Le sourire de Bak s’élargit.

— Tu es assurément très bien informé.

L’ombre d’un sourire passa sur les traits de Rona. Il se pencha en arrière, regarda un toit tout proche d’où leur parvenait une odeur d’oignons, et leva la main en un signal que Bak ne sut interpréter.

— Tu partageras mon repas du soir, avec ton Medjai.

Sans ajouter un mot, il fixa le lointain, par-delà l’oasis.

Juste au moment où Bak craignait que la vieillesse ne l’ait privé de sa faculté de penser, il exprima son inquiétude :

— Hor-pen-Dechret massacrera tous les habitants de ce village s’il apprend que je t’ai aidé. Et il l’apprendra, sois-en sûr.

— Si nous le tuons ou si nous l’envoyons en captivité à Kemet, il ne pourra plus massacrer personne.

Ni Bak ni Rona n’avaient besoin d’évoquer la mort et la destruction qui s’abattraient tout le long de la frontière si la caravane tombait aux mains des pillards. Car, alors, Hor-pen-Dechret se croirait invincible.

— Il est en train de former une coalition entre les tribus du désert, dit Rona.

« Une coalition ? pensa Bak. Pourvu que la réalité ne soit pas aussi sombre que ce mot ne le laisse présager… »

— Pendant que les femmes, les enfants, les vieillards et les infirmes restent derrière pour s’occuper des troupeaux, les combattants se rassemblent dans le désert au sud d’Askout, près de l’ancienne place forte de Chalfak, qui, comme tu le sais, est désormais inoccupée. Lorsqu’il estimera qu’il a réuni un groupe assez puissant, il attaquera ta caravane.

Rona leva la main pour refréner les nombreuses questions que Bak s’apprêtait à lui poser.

— Il prévoyait d’abord de frapper aujourd’hui, loin du fleuve. Il croyait que les hommes qui voyagent avec toi étaient peu armés et incapables de résister. Quand il a appris qu’on les entraînait et que vous vous étiez dotés de nouvelles armes, il a décidé de retarder l’attaque jusqu’à ce qu’il dispose de troupes supplémentaires.

Bak ressentit une ironie amère. Neboua et lui avaient sous-estimé le sens tactique du chef tribal.

— Combien d’hommes a-t-il rassemblés ?

— Aux dernières nouvelles, près de cent soixante. D’autres arrivent chaque jour.

Bak s’efforça de ne pas montrer combien il était ébranlé. Une fois et demie autant qu’en comptait la caravane, et d’autres encore en chemin !

— Il serait bon pour vous, comme pour tous ceux qui habitent le long du fleuve, que tes jeunes hommes viennent à notre aide.

— Nous ne ferons rien jusqu’à ce que la mort du prince Baket-Amon soit vengée, déclara Rona, sa voix ferme indiquant une décision irrévocable. Tu dois trouver son meurtrier et veiller à ce qu’il soit châtié.

— Parles-tu en ton nom, ou cet ordre inflexible vient-il d’ailleurs ? De Ma’am, j’en jurerais.

Rona inclina la tête pour le confirmer.

— Je parle au nom de la mère de son premier-né.

« C’est ce que nous supposions, pensa Bak. Bien en sécurité dans sa lointaine forteresse, l’épouse endeuillée cherche à assouvir sa soif de vengeance, au risque de détruire le peuple qui, un jour, pourrait considérer son fils comme son chef. »

— Ton peuple, bien qu’il soit loin d’être faible, souffre toujours des pillards du désert. N’éprouve-t-elle aucune pitié envers lui ?

Rona, les lèvres closes, refusa de prendre parti. Bak se leva, la mine grave.

— Je mettrai la main sur l’assassin de Baket-Amon… si je survis à l’attaque d’Hor-pen-Dechret.

Le vieillard agrippa son bâton pour se lever lui aussi.

— Vous passerez la nuit ici. Je ne permettrai pas que vous soyez victimes de ces maudits pillards avant même le début de la bataille, dit-il avec un sourire triste.

Bak ôta la lanière de cuir qui entourait son cou, défit le nœud et présenta l’anneau.

— Quand j’ai exprimé à Amonked mon désir de t’offrir un présent, il m’a remis ce symbole de son estime.

Rona examina l’anneau et, un moment, Bak craignit qu’il n’oublie de respirer.

— Dans toutes les années de ma longue vie, je n’ai rien vu d’aussi magnifique. Espère-t-il, par cette bague, me rendre redevable envers lui ? M’obliger à dire à mon peuple de se battre pour vous, puis de se résigner quand l’année s’en ira ?

— Cette bague est une marque de sa considération, voilà tout. Il espérait que tu lui montrerais le même respect, or c’est ce que tu as fait. Tu nous as avertis de la multitude que nous aurions à affronter et tu nous as appris où elle se trouve. Pour ma part, j’aurais souhaité davantage, mais il semble que Dedoun ait conspiré contre moi.

« Dedoun, et l’épouse principale de Baket-Amon. »

Sous l'oeil d'Horus
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